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LA LETTRE DE KAEL

LA LETTRE DE KAEL #17

 

Aux femmes haïtiennes, filles des héroïnes, l’heure du combat a sonné 

Mesdames, 

 

Aujourd’hui, 8 mars 2026, le monde entier célèbre la femme. On parlera de droits, d’égalité, de parité. On rendra des hommages, on prononcera des discours. Mais moi, à travers cette 15ème lettre, Kael ne veut pas simplement vous célébrer. Kael veut vous réveiller. 

Kael veut vous parler de vos mères. 

Pas celles d’aujourd’hui. Celles d’hier. Celles de 1791. Celles de Saint-Domingue. 

Fermez les yeux un instant. Écoutez le vent. Il porte encore leurs noms. Il porte encore leurs cris. Il porte encore leur rage sacrée. 

Cécile Fatiman, ce soir d’août 1791 au Bois Caïman, les yeux levés vers le ciel, invoquant les esprits pour bénir le sang du cochon et sceller le pacte de la liberté. Prêtresse, visionnaire, femme de combat. Sans elle, pas de déclenchement. Sans sa foi, pas de soulèvement. 

Sanite Bélair, la mulâtresse indomptable, sabre au clair, avançant avec Dessalines, refusant de plier, refusant de supplier. Et quand la mort vint la chercher, c’est elle qui la regarda en face, ordonnant elle-même au peloton d’exécution de viser juste. “Jou paw. Jou pam” disait-elle. Ton jour, mon jour. La liberté n’attend pas. 

Marie-Jeanne Lamartinière, la guerrière de la Crête-à-Pierrot. Quand les canons français tonnaient, quand les balles sifflaient, quand les hommes vacillaient, c’est elle qui relevait leurs âmes. Uniforme déchiré, poudre aux doigts, elle était la muraille vivante que les soldats de Leclerc ne purent jamais franchir. 

Toyac, Dédée Bazile, Catherine Flon, et tant d’autres dont l’histoire a parfois oublié les noms mais dont le sang coule encore dans vos veines. 

Ces femmes n’ont pas attendu.  

Ces femmes n’ont pas demandé la permission.  

Ces femmes n’ont pas calculé les risques.  

Elles ont pris leur machette, leur foi, leur courage, et elles ont marché.  

Pour vous. Pour nous. Pour Haïti. 

Et aujourd’hui, mesdames, je vous le demande : qu’avez-vous fait de cet héritage ? 

Regardez autour de vous. Haïti saigne. Haïti brûle. Haïti pleure. Les gangs imposent leur loi, l’école recule, l’hôpital manque de tout, le peuple souffre. Et pendant ce temps, combien d’entre vous, femmes de tête, femmes de cœur, femmes de compétence, restent silencieuses ? 

Je sais. On vous a appris à attendre. On vous a dit que la politique est une affaire d’hommes. On vous a répété que votre place est à la maison, pas dans la rue, pas dans les assemblées, pas dans les combats. On a tenté de vous réduire à vos silences, à vos soumissions, à vos tâches invisibles. 

Mais regardez l’histoire. Regardez Cécile. Regardez Sanite. Regardez Marie-Jeanne. Elles ne se sont jamais tues. Elles ne se sont jamais cachées. Elles ont porté ce pays sur leurs épaules avant même qu’il n’existe. Alors aujourd’hui, en cette Journée internationale des droits des femmes, je vous lance un appel solennel. 

Femmes d’Haïti dans le pays, vous qui chaque jour affrontez l’insécurité, la précarité, l’incertitude. Vous qui tenez vos foyers d’une main de fer malgré les tempêtes. Vous qui élevez vos enfants dans la dignité quand tout autour s’effondre. Ne baissez pas les yeux. Ne vous contentez pas de survivre. Le pays a besoin de vos bras, de vos intelligences, de vos résistances quotidiennes transformées en engagements publics. 

Femmes de la diaspora, vous qui avez réussi là-bas. Vous qui avez conquis des diplômes, des postes, des responsabilités. Vous qui avez prouvé que la femme haïtienne est capable de tout. Pourquoi restez-vous si loin ? Pourquoi attendez-vous que le pays se sauve tout seul ? Est-ce pour cela que nos mères se sont battues ? Pour que leurs filles les regardent de loin, impuissantes ou indifférentes ? 

Je sais. La peur est là. L’engagement fait peur. La politique fait peur. L’insécurité fait peur. Mais dites-moi, est-ce que Sanite Bélair avait peur ? Est-ce que Cécile Fatiman a calculé le risque ? Est-ce que Marie-Jeanne a attendu d’être sûre de vaincre avant de se battre ? 

Le moment est venu. 

Il ne s’agit plus de tendre la main en attendant l’aide étrangère. 

Il ne s’agit plus de compter sur des hommes providentiels.  

Il s’agit que vous, femmes de ce pays, vous leviez la tête et vous preniez votre place. 

Place dans les conseils d’administration. 

Place dans les partis politiques. 

Place dans les mouvements citoyens. 

Place dans les assemblées de quartier. 

Place dans les prises de décision. 

Le salut d’Haïti ne viendra pas d’un sauveur. Il viendra d’une armée de femmes debout, décidées à en finir avec la médiocrité, la corruption, le laisser-aller. 

Regardez Sanite. Elle ne portait pas de talons. Elle ne portait pas de costume. Elle portait un fusil et la fierté d’un peuple. Femmes haïtiennes d’ici et d’ailleurs, sortez de l’ombre. Sortez de vos zones de confort. Sortez de vos silences. 

Le pays ne vous demande pas de tout quitter du jour au lendemain. Il vous demande d’apporter votre pierre. Une idée. Un projet. Une présence. Une voix. Une main tendue. Une jeunesse encadrée. Une école soutenue. Un quartier organisé. 

Ce 8 mars, je ne vous souhaite pas d’être célébrées. Je vous souhaite d’être engagées. 

Que les mânes de nos héroïnes vous inspirent.  

Que leur sang coule plus fort dans vos veines.  

Que leur combat retrouve vie à travers vous. 

L’heure n’est plus aux hommages.  

L’heure est à l’action. 

Ensemble, femmes d’Haïti, relevons ce pays. Comme nos mères ont relevé Saint-Domingue. 

 

 

Kael