LA LETTRE DE KAEL #19
Kael à la jeunesse : Cette fois, on ne vote pas avec le cœur, on vote avec la tête
Chers jeunes,
Chers frères et sœurs de cette terre d’Haïti qui saigne mais qui refuse de mourir,
Me voici devant vous pour la dix-septième fois. Dix-sept lettres. Dix-neuf appels. Certains les ont lues, d’autres les ont ignorées, d’autres encore m’ont traité d’utopiste. Mais je continue, parce que l’heure n’est plus aux blessures d’orgueil, mais aux responsabilités.
Le monde brûle. Je ne vous apprends rien. Les grandes puissances se préparent à en découdre. Le baril de pétrole explose, les prix s’envolent, et nous, Haïti, ce petit caillou dans la mer des Caraïbes, nous sommes assis sur une poudrière en jouant aux dominos.
Mais ce n’est pas de la guerre mondiale dont je veux vous parler aujourd’hui. C’est de nous. C’est de ce qui nous attend dans les prochains mois : les élections.
Je sais. Je sais que ce mot vous donne de l’urticaire. Je sais que certains d’entre vous ont déjà décidé de ne pas voter, par dégoût, par lassitude, par colère. Je sais que d’autres iront glisser un bulletin comme on jette une pierre dans un puits, sans espoir qu’elle fasse du bruit. Mais cette fois, je viens vous dire : il n’y a plus droit à l’erreur. Cette fois, on ne vote pas avec l’émotion. On vote avec la raison.
L’émotion nous a trop coûté
Regardons les choses en face. Nous avons trop souvent voté comme on choisit un père de famille. Celui qui parle fort, celui qui tape du poing sur la table, celui qui promet la lune avec des larmes dans les yeux. Nous avons voté par tribu, par affinité, par colère contre celui d’avant. Et après ? Après, nous avons pleuré dans nos maisons sans électricité, sans eau, sans école, sans avenir.
L’émotion, c’est le poison de la démocratie quand elle n’est pas accompagnée par la réflexion. L’émotion nous fait choisir celui qui nous ressemble au lieu de choisir celui dont le pays a besoin. L’émotion nous fait confondre la notoriété avec la compétence, le charisme avec l’intégrité.
Cette fois, je vous en supplie : laissez vos émotions à la porte du bureau de vote.
Ce que nous devons exiger
Nous n’avons plus le luxe de l’expérimentation. Haïti traverse une crise existentielle. Ceux qui vont nous gouverner devront affronter un monde en guerre, une crise énergétique majeure, une jeunesse désespérée, et une diaspora qui attend de voir si elle peut encore croire en son pays.
Alors, posons-nous les bonnes questions. Avant de mettre un bulletin dans l’urne, demandons-nous :
- Est-ce que ce candidat a un plan pour produire de l’énergie chez nous, ou va-t-il continuer à nous faire dépendre du pétrole étranger comme un drogué dépend de sa dose ?
- Est-ce que ce candidat a déjà prouvé quelque part qu’il sait gérer des hommes, des ressources, des crises ?
- Est-ce que ce candidat pourra s’asseoir à une table internationale sans avoir honte de son pays, sans mendier, sans baisser les yeux ?
- Est-ce que ce candidat a des mains propres ? Pas “moins sales que l’autre”. Propres. Vraiment propres.
- Est-ce que ce candidat a un projet pour vous, les jeunes, pas pour ses amis, pas pour ses alliés, pas pour sa famille ?
C’est cela, voter avec la tête. C’est refuser le chantage affectif. C’est refuser l’achat des consciences. C’est regarder un candidat dans les yeux et ne pas lui demander “d’où viens-tu ?”, mais “qu’est-ce que tu vas faire ?”
La responsabilité nous incombe
À vous, les jeunes, je parle. Vous êtes plus de 60 % de la population. Si vous restez chez vous, si vous laissez vos parents voter à votre place, si vous abandonnez votre avenir entre les mains de ceux qui ont déjà tout détruit, alors vous serez complices.
Je sais qu’on vous a trahis. Je sais qu’on vous a promis des emplois, des écoles, des routes, et qu’on vous a donné des discours. Je sais que la colère vous serre la gorge. Mais cette colère, il faut la transformer. Pas en abstention. Pas en caillassage. En exigence.
Allez voter. Mais allez-y intelligents. Renseignez-vous. Écoutez les débats. Lisez les programmes – quand ils en ont. Comparez. Discutez entre vous. Ne prenez pas votre décision sur une affiche ou une chanson de carnaval. Prenez-la après avoir creusé, après avoir douté, après avoir confronté.
Choisissez quelqu’un qui pourra représenter Haïti sur la scène internationale sans être ridiculisé. Parce que dans le monde en guerre qui vient, les petits pays qui n’ont pas de leaders crédibles se font écraser. Choisissez quelqu’un qui a un cerveau, une colonne vertébrale, et un cœur – mais que le cœur ne prenne pas la place du cerveau.
L’offre politique est là – à nous de trier
Oui, l’offre politique actuelle est hétéroclite. Il y a des noms, des visages, des alliances qui se font et se défont. Certains candidats sont sérieux. D’autres sont des habitués du système. D’autres encore sont des aventuriers. Notre travail, c’est de faire le tri.
Ne vous laissez pas aveugler par les noms. Ne votez pas parce que “c’est le père de mon ami” ou “il vient de mon quartier”. Ne votez pas parce qu’on vous a donné un sac de riz ou un billet de 500 gourdes. Si vous acceptez ça, vous vendez non seulement votre bulletin, mais vous vendez l’avenir de vos petits frères et sœurs.
Nous méritons mieux que ça. Haïti mérite mieux que ça.
Ensemble, faisons le bon choix
Je ne viens pas vous dire pour qui voter. Je n’ai pas de candidat à vous vendre. Mon seul parti, c’est Haïti. Ma seule famille, c’est la jeunesse qui refuse de mourir debout.
Mais je vous dis ceci : le jour du vote, quand vous serez seul dans l’isoloir, demandez-vous si le nom que vous allez cocher pourra, demain matin, parler face aux grandes puissances sans nous faire honte, gérer une crise pétrolière sans nous affamer, gouverner ce pays sans le brader.
Si la réponse est oui, alors votez. Si vous avez un doute, alors cherchez encore. Mais ne vous abstenez pas. Parce que dans ce pays, ne pas choisir, c’est encore choisir. C’est choisir de laisser les autres décider à votre place.
La dernière marche
Chers jeunes, je termine cette dix-septième lettre comme j’ai commencé la première : en vous disant que je crois en vous. Je crois que vous êtes plus intelligents qu’on ne le dit. Je crois que vous en avez assez de la médiocrité. Je crois que vous voulez autre chose pour vos enfants.
Alors cette fois, prenez votre avenir en main. Sortez des émotions. Entrez dans la raison. Votez utile. Votez pour Haïti.
Nous n’avons plus le droit à l’erreur. Le monde ne nous attendra pas. Les crises ne nous feront pas de cadeau. Mais si nous choisissons bien, si nous mettons à la tête du pays des hommes et des femmes compétents, respectables, intègres, alors peut-être – peut-être – nous pourrons traverser la tempête.
La décision est entre vos mains.
Ne la gaspillez pas.
Votre partenaire social,
Kael
